L'implacable évidence de la chronologie a permis à Céline de donner son avis sur Marcel Proust, alors que Proust ne pourra jamais répondre au personnage de Voyage au bout de la nuit ; celui qui se moque du projet littéraire de Proust en ces termes :
- S'il n'avait pas été juif personne n'en parlerait plus ! et enculé ! et hanté d’enculerie. Il n'écrit pas en français mais en franco-yiddish tarabiscoté absolument hors de toute tradition française.
Ce qui ne vient pas redorer le blason de l’une des diatribes épistolaires de Céline, et dans laquelle il affirmait, toujours à propos de Proust :
- Il faut revenir aux Mérovingiens pour retrouver un galimatias aussi rebutant. 300 pages pour nous faire comprendre que Tutur encule Tatave, c’est trop.
Et même si Céline achève cette saillie d’un compliment exprimé en majuscule, on comprend alirs que la double casquette (juif et homosexuel) de Marcel Proust puisse irriter l'auteur de Voyage au bout de la nuit :
- Cependant je lui reconnais un petit carat de créateur ce qui est RARISSIME, il faut l’avouer.
Ou que ce qui le gêne, sans pouvoir l’exprimer, c’est que Proust ait su inventer un personnage homosexuel et juif, qui ne supporte ni les homos et ni les juifs (le baron de Charlus, c'est-à-dire Mémé pour les intimes, Taquin le superbe pour la belle-sœur ou ma Petite gueule pour un autre). Il fallait y penser, car mettre dans le même sac la haine des juifs et des homos est finalement le socle commun que se partagent Proust et Céline : l’un essayant de décrire une haine qui déteste ce qui le fascine et l’autre essayant de démontrer que l’on peut aimer son prochain en le haïssant.
Même les opposés un jour se retrouvent
Une fois que l’on a pris connaissance des quelques injures de Céline à l’adresse de Marcel Proust, on peut :
- Soit regretter, ou imaginer, ce que Proust aurait écrit à l’adresse de son « vitupéreur » à l’aigreur bien mal dégrossie.
- Soit se demander si toute cette haine caricaturale ne cache pas une admiration sans borne...
En effet, c’est lors d’un entretien qu’il accorda dans sa maison de Meudon, à la fin de sa vie, c’est-à-dire au seul endroit de l’existence qui permet les repentirs sincères, que Céline dira : « Proust est le dernier, le grand écrivain de notre génération » ; ce qui est plutôt rassurant, mais ne remet pas en question que Céline était une parfaite ordure quand il se permettait, par faiblesse, d'écrire des pamphlets charognards, ce qui est fort décevant lorsque l'on est capable de raconter aussi bien la détresse humaune quand elle doit affronter, sans armes véritables, les conséquences d'un abus de pouvoir en temps de guerre.
Pourquoi tant de haine ?
Céline a donc commenté l'œuvre de Marcel Proust en termes peu élégants. Il a pris le temps d'écrire sur lui, de donner son avis auprès de personnalités du monde de l’édition (journalistes, écrivains, essayistes...). Il s’est démené pour juger sa prose guindée d'un style factice et mondain, et démontrer que la sienne était sincère, viscérale et propice à se rapprocher vivant de la seule vérité qui compte : la mort.
Comparer le style de Proust et de Céline, c'est risquer de tomber dans les avanies faussement plausibles de la science fiction ; c'est organiser la confrontation entre un monde en apparence protégé et un monde dit de la rue ou de la « vraie vie » ; mais attention ! Céline n’écrit pas comme parlaient les gens du peuple de son époque. L’auteur se targue d’avoir su inventer un langage similaire aux langages de la rue, un phrasé alambiqué digne d’une discussion de bistrot, mais qu’il estime unique, certainement pas populaire, raffiné par endroits, et donc littéraire.
On pourrait sourire de toute cette frénésie consacrée à mépriser un écrivain aussi éloigné de soi, humainement et littérairement, avant de reconnaître sur le tard que Proust mérite le respect. On pourrait ne rien comprendre aux obsessions de Céline, alors qu’il suffit d’admettre que, autant que la « mort », la jalousie servait de combustible à la prose célinienne.
- Jalousie de n'avoir pas été reconnu, adulé officiellement (comme cette parution dans la Pléiade dont il voulait jouir de son vivant)
- Jalousie à l’égard de ceux qui, plus malins ou moins sincères que lui, ont su rattraper à temps les wagons de la résistance ou du conformisme moral
- Jalousie à l'égard de ceux qu'il nommait les embusqué, alors qu'il profita d'un avis médical complaisant pour éviter d'en faire partie officiellement
- Jalousie, enfin, à l’encontre des épargnés de la guerre, des préservés de l'horreur, lui qui, sans toute cette horreur, aurait écrit sur quoi ?
Une fois acquis pour certain que la jalousie est le carburant de son obsession littéraire, on sera bien obligé d’admettre que Céline n'est pas une victime des événements, des êtres ou d'un saligaud de destin ; mais bien le responsable de ses cavales successives, de ses blessures et de ses haines gratuites.
La seule énigme célinienne qui persiste, finalement, c'est d'avoir su faire de cette jalousie viscérale le terreau de haine préalable à la création de pamphlets antisémites, et le champ de ruine si misérable dans lequel son avatar de papier s'enlise avec une détresse poétique et donc tragique.
Marcel Proust & Tintin
Le génie de Marcel Proust est appelé à la rescousse d’un plaidoyer en faveur d’une interprétation de l’œuvre d’Hergé (les fameuses Aventures de Tintin) d’un point de vue philosophique et littéraire. Cela se passe et se lit dans l'essai de Jean Dubois intitulé : Pour en finir avec Tintin ?
La preuve par l'absurde
Cerner les personnalités respectives de Marcel Proust et de Céline ne consiste pas simplement à mener des lectures assidues et commentées de leurs romans, mais à découvrir ce qu’ils écrivaient en marge de leur production littéraire. Dans le cas de Proust, il s’agit de sa correspondance avec Gaston Gallimard (un éditeur capable de refuser successivement Proust et Céline, avant de les « récupérer » une fois leur génie littéraire établi) ; et dans le cas de Céline, il s’agit bien sûr de ses pamphlets anti-juifs.
- Dans la correspondance de Proust on découvre un être affable, bienveillant, généraux, attentif aux autres et humble.
- Dans les pamphlets de Céline, on assiste à l’exploitation d’un style littéraire brutal, métaphorique et désarticulé au profit d’un déferlement de considérations racistes, méprisantes et surréalistes.
Rien n'est à sauver dans la diatribe haineuse et pathétique de l’auteur de Voyage au bout de la nuit, même s’il est vivement conseillé, par les thuriféraires de Céline, de bien différencier l’homme de son œuvre.
Mais puisque les pamphlets antisémites font partie de son œuvre, il nous reste quoi, finalement, pour comprendre son génie ?

Pour en finir avec Tintin
Depuis la mort d'Hergé, les Aventures de Tintin n'ont jamais été aussi commentées et les personnages de cette saga intemporelle autant vénérés. Ce qui ne veut pas dire que tout a été dit sur le procédé artistique et philosophique dont s'est servi Hergé pour sacrifier sa créature à partir de Tintin au Tibet. Faire appel au versant philosophique de l’œuvre de Marcel Proust pour justifier le potentiel des bandes dessinées d'Herge constitue l'un des attraits de cet ouvrage.
L'œuvre et son auteur sont dans le même bateau
En réponse aux attaques de Céline, Proust aurait bien été capable d’assortir sa missive d’une proposition de duel, histoire de laver son honneur de toutes ces éclaboussures d’insanités. Mais rien ne nous dit que, Marcel Proust vivant (Louis Ferdinand Destouche a 28 ans lorsque Proust meurt), Céline aurait « osé » s’en prendre à un auteur de la trempe de l'auteur de À la recherche du temps perdu en faisant usage de termes aussi méprisants et ridicules ; ou qu’il aurait accepté de relever le gant. Car Céline ne fut pas le premier à se moquer de la prose de Marcel Proust. Avant lui, en 1896, un certain Jean Lorrain (pseudonyme Raitif de la Bretonne) critique le premier roman de Proust publié chez Calmann-Lévy : Les Plaisirs et les Jours.
Si ce roman n’est pas du niveau de sa production future, cela n’empêche pas Proust de se vexer en lisant que son roman serait une litanie de « graves mélancolies, d’élégiaques veuleries... d’inanes flirts en style précieux et prétentieux, avec, entre les marges ou en tête des chapitres, des fleurs de Mme Lemaire en symboles jetés... » et que lui même serait un auteur à « la médiocrité et la mièvrerie » achevées. Proust provoque donc en duel ce critique que tout le monde a déjà oublié et les voici, deux jours plus tard, prêts à en découdre.
Deux coups de feu seront tirés, c’est-à-dire quatre détonations, heureusement sans conséquence. Les deux hommes se serreront la main, soulagés sûrement, et l'on pourra lire dans le quotidien Le Soir du 7 février 1897 : « Un duel au pistolet a eu lieu hier dans les environs de Paris entre M. Jean Lorrain et M. Marcel Proust, à la suite d'un article de M. Jean Lorrain paru dans Le Journal sous pseudonyme de Raitif de la Bretonne. Deux balles ont été échangées, sans résultat » ; mais Proust n’était pas encore l’auteur de À la recherche du temps perdu et « l’affaire » ne fit pas grand bruit.
Quoi qu’il en soit, il peut paraître logique que si Proust avait été mis en face des propos de Céline, plus haineux et méprisants que ceux de Jean Lorrain, l’auteur de À la recherche du temps perdu ne serait pas resté de marbre.
Quant aux admirateurs de Céline, ceux qui n'ont pas le courage de nous faire passer son antisémitisme pour de la littérature, et qui exigent que l'on dissocie l'homme de l’œuvre, ils pourront toujours considérer que la fuite de Céline au moment de la libération est une preuve de son grand courage...
Quant à Marcel Proust, il suffit de se souvenir de cette provocation en duel, et de lire sa correspondance avec Gaston Gallimard, pour mieux cerner le véritable caractère de l'auteur de À la recherche du temps perdu, et prendre plaisir à raisonner son œuvre à l'aune de son être ; contrairement à l’œuvre de Céline qui ne tient que par son style, c'est-à-dire à son labeur, et donc si peu à ce qu’il est vraiment.

Pourquoi parler de Céline ?
Peut-être parce qu'il a été supposé par certains exégètes que les injures du Capitaine Haddock aurait été inventées par Hergé à partir des injures mises dans la bouche de ses protagonistes par Céline.
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