L’épiphanie du visage d’Emmanuel Levinas

Publié le 17 décembre 2025 à 16:44

Emmanuel Lévinas (1906–1995) est l’autre philosophe de l’éthique ; une étique qu’il raisonne à partir de l’injonction passive du visage d’Autrui.

Prisonnier de la Seconde Guerre Mondiale, il survit au plan d’extermination nazi, au contraire de sa famille. Son œuvre est influencée par son histoire familiale, sa judéité et sa découverte de la phénoménologie en tant que disciple d’Edmund Husserl.

Considérant que l’Autre n’est pas un autre moi, il fait du visage, c’est-à-dire de ce qu’incarne tacitement « celui » qui n’est pas nous, le cœur de sa réflexion.

Pour Levinas, le visage d’Autrui est un commandement et non une supplique, qu’il formule simplement en ces termes : « Tu ne tueras point. »

Le visage d’Autrui selon Levinas

Le terme «  épiphanie » désigne une manifestation ou une apparition soudaine. Si l'Épiphanie a une connotation religieuse (c’est notamment une fête chrétienne qui célèbre l’apparition de Jésus Christ au monde), dans le langage courant, le terme est utilisé pour décrire un moment de révélation personnelle ou intellectuelle.

Il peut s’agir :

  1. D’une prise de conscience soudaine
  2. D'une intuition fulgurante
  3. De la perception sans équivoque de la signification profonde d’une idée ou d’une situation.

Si le mot « épiphanie » a été popularisé en littérature par l'écrivain James Joyce (dont il se sert pour désigner le moment où la quintessence de son propos est à même d’être révélée au lecteur), c’est le philosophe Emmanuel Levinas qui en a fait le socle de l’un de ses concepts philosophiques le plus connus : Épiphanie du visage.

En résumé, qu’il s’agisse de religion, de littérature ou de philosophie, l'Épiphanie est un instant décisif où vient s’opérer la jonction entre un individu et une réponse (dans le cas de Levinas, cette réponse est une injonction).

Levinas et Tintin

Dans le cadre de son Autopsie de L’Affaire Tournesol, le Docteur Guido a convoqué Emmanuel Levinas pour nous démontrer en quoi les Aventures de Tintin sont un terreau philosophique digne d’intérêt et propice à un foisonnement d’interprétations humanistes.

Si l’Album L’Affaire Tournesol, avec ses allusions sans équivoque au régime nazi et au contexte de la Guerre Froide, cumulait déjà les motifs de ralliement d’un philosophe tel que Levinas ; le véritable point de jonction entre Hergé et Levinas reste le visage. 

Le visage sans le regard 

Selon Levinas, le visage d’Autrui, de par sa fragilité et son insondable profondeur métaphysique, n’a pas besoin du regard pour perturber la conscience que l’on a de soi et de sa réalité. La seule confrontation à cette « figure » qui incarne, non pas un autre moi, mais une réalité qu’il nous est impossible de dominer ou d’appréhender dans sa globalité, et donc sa sincérité, est une injonction tacite à l’égard de notre fragilité que Levinas formule en ces termes : « Tu ne tueras point. »

Levinas ne raisonne pas le visage à partir de la figure ou d’une matérialité de chair et d’os. « Son » visage est avant tout une émanation des profondeurs de l’autre. Ainsi, la vision d’une nuque, c’est-à-dire d’une vulnérabilité qui irradie une volonté souterraine proche de la volonté initiale, et qui va remettre en question notre supposée force de conviction (je sais qui je suis, je sais ce que je fais), est une imprécation pacifique à destination de notre mystère intime. Levinas accorde au bourreau une part de responsabilité dès lors que le visage qu’il doit éliminer ne le supplie pas de ne pas l’éliminer, mais lorsque le visage dans son mutisme et sa passivité l’exhorte à respecter le processus d’élimination qui a organisé cette confrontation, en d’autres termes : c’est lorsque le visage dirige le commandement de tuer, que le bourreau est confronté à l’injonction « tu ne tueras point », car la fragilité du visage est aussi liée au désir inavouable de l’abrègement des souffrances. Le passage à l’acte correspond alors à l’ouverture d’une faille intime qui surpasse et galvaude la satisfaction du devoir accompli :

  • Je ne sais plus qui je suis vraiment
  • Ce que je fais incarne-t-il ce que je suis vraiment ?

Dans son essai, Autopsie de L’Affaire Tournesol, le Docteur Guido interprète le concept de Levinas en tenant compte du regard, afin d'identifier si cette injonction née de la confrontation avec le visage d’Autrui peut provoquer une émotion perturbante lorsque cet autre n’est autre que soi-même.

Épiphanie du visage

Emmanuel Levinas a fait de la vulnérabilité du visage d’Autrui le postulat de sa philosophie. 

Le premier tome de la collection Autopsie d’une œuvre propose de se servir du concept d’Épiphanie du visage de Levinas pour démontrer en quoi le génie d’Hergé est avant tout philosophique, c’est-à-dire étique, avant d’être esthétique.

Merci donc à Tournesol et Haddock de nous permettre d’accéder plus aisément à la pensée d’Emmanuel Levinas.

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