Vol 714 pour Sydney

Publié le 28 janvier 2026 à 17:10

Album mal aimé, incompris, mal dessiné selon certains, et donc indigne de la Ligne Claire. Histoire sans héros, à l’intrigue banale, au dénouement peu crédible... « Un album de trop », selon le biographe Pierre Assouline, ou carrément inutile selon d’autres exégètes patentés...

Finalement, pourquoi perdre son temps à défendre un album aussi peu apprécié ?

Peut-être parce que l’essai de Jean Dubois, La véritable destination du Vol 714, propose des interprétations inédites si intrigantes que l’on peut aisément se convaincre que, décidément, Hergé avait du génie... Ou que ce génie le conduisait parfois à proposer des œuvres pas aussi évidentes qu’une chasse au trésor ou un voyage sur la Lune...  

De quoi parle vol 714 pour Sydney ?

Publié en 1968, Vol 714 pour Sydney succède à un album lui aussi peu apprécié à sa sortie : Les Bijoux de la Castafiore. Mais si l’album des « Bijoux » est devenu avec le temps une œuvre incontournable et digne du talent d’Hergé, l’histoire du détournement du « Vol 714 » continue d’être méprisé et finalement peu susceptible de pénétrer un jour le panthéon hergéen...

Il est vrai que cette histoire marque un tournant radical — et pour certains lecteurs déroutant — dans l'œuvre d'Hergé. C’est l'avant-dernier album achevé des Aventures de Tintin (le dernier étant Tintin et les Picaros), et il se distingue par une ambiance peu rassurante, oscillant entre le film d'action et la science-fiction.

Un détournement d’avion qui vire au paranormal

L'histoire commence de manière classique : Tintin, le Capitaine Haddock et le Professeur Tournesol sont invités à un congrès scientifique à Sydney. L’album débute au moment de leur escale à l'aéroport de Jakarta, là où ils vont faire la connaissance du milliardaire Lazlo Carreidas. Surnommé « l'homme qui ne rit jamais », inspiré du personnage réel Marcel Dassault, celui-ci invite Tintin et ses compagnons à bord de son jet privé : le fameux Carreidas 160. Cette rencontre va précipiter nos héros dans une aventure peu commune et sur une île peu accueillante, malgré sa piste d’atterrissage amovible (lors ce sujet l’article sur la piste de Pulau-Pulau Bompa)

Le Carreidas 160

Contrairement à une époque où Hergé dessinait des bateaux en reconnaissant qu’ils ne pourraient « tenir la mer », le jet de Lazlo Carreidas, le Carreidas 160, a été pensé pour voler... Véritable tour de force technique, dans le prolongement de l’ultra-réalisme de certains albums (comme L’Affaire Tournesol), Hergé a voulu proposer à ses lecteurs un avion prêt à décoller.

Roger Leloup (le futur créateur de Yoko Tsuno) a réalisé des plans techniques complets (coupes longitudinales, vues de dessus, de face) et imaginé un design crédible et doté de caractéristiques innovantes :

  • Ailes à géométrie variable : Comme sur le Mirage G ou le F-14 Tomcat, les ailes du Carreidas sont mobiles pour s’adapter à la situation de vol (ailes dépliées lors du décollage pour la portance et ailes repliées en plein vol pour atteindre des vitesses supersoniques).

  • Les réacteurs à triple flux : Les moteurs Rolls-Royce du Carreidas 160 sont spécifiques à cet appareil et placés à l'arrière pour réduire le bruit en cabine.

  • Vitesse supersonique : Dans l’album Vol 714 pour Sydney, on apprend que le Carreidas peut voler à Mach 2 (c’est-à-dire deux fois la vitesse du son).

Pulau-Pulau Bompa : une île explosive

Le Carreidas est détourné par l'éternel ennemi, Rastapopoulos flanqué de son acolyte Allan, vers une île déserte d'Indonésie. L’objectif du méchant de service est simple : s’emparer de la fortune de Carreidas.

  • Un huis clos psychologique : Une grande partie de l'album montre un Rastapopoulos ridiculisé à ses dépens par l’injection involontaire d’un sérum de vérité. Tout aussi pathétique, Carreidas revendique sa malhonnêteté tel un titre de noblesse (les deux personnages se disputant pour savoir qui est le plus méchant des deux).

  • Le basculement narratif : Pour échapper à leurs ravisseurs, Tintin et Haddock, accompagnés de Carreidas et du docteur Krollspell (l’inventeur du sérum) s'enfoncent dans les entrailles de l’île volcanique. Tintin est guidé par une « voix intérieure » qui est celle Mik Ezdanitoff (personnage inspiré d’un certain Jacques Bergier, spécialiste un peu loufoque et auto-proclamé des phénomènes paranormaux (il créa avec Louis Pauwels la revue Planète).

L'album se terminant par l'évacuation des méchants dans une soucoupe volante et une amnésie collective des héros jugés dignes de rester sur Terre.

La véritable destination du Vol 714

Jean Dubois propose une relecture fascinante de Vol 714 pour Sydney et des pistes inédites d’interprétations psychologiques et philosophiques qui placent cet album à un niveau plus élevé que prévu. Loin de chercher à défendre le dessin de Hergé au nom de la fameuse Ligne Claire, il accuse les contempteurs de cette aventure de Tintin d’être passés à côté de cet album pour de mauvaises raisons, la première étant celle-ci : Vol 714 pour Sydney n’a pas été compris...

Contexte de parution : Un Hergé qui s'ennuie

Publié d'abord dans le Journal Tintin entre 1966 et 1967, l'album Vol 714 pour Sydney sort en 1968 dans un monde en pleine mutation.

  • L'influence de l'époque : La fin des années 60 est marquée par la fascination pour les OVNI et les théories sur les « anciens astronautes » ; des êtres évolués qui seraient venus sur Terre avant l’apparition de l’Homme (une théorie popularisée par des auteurs comme Robert Charroux). Hergé état passionné de paranormal et se serait donc amusé à proposer à ses lecteurs la possibilité d’une intelligence bienveillante prête à nous aider à sauver notre planète.

  • Le rôle de l'assistant : Déjà très sollicité lors de la création de L’Affaire Tournesol, le Studio Hergé est mis à l’honneur à travers la conception du jet de Carreidas, mais visiblement pour le dessin de la soucoupe volante...

  • Désillusion et ironie : Hergé fait de des méchants des êtres ridicules et grotesques. Il compare le nez de Rastapopoulos à celui d’un singe nasique, Allan perd son dentier et Carreidas est pathétique lors de sa confession sous substance. Au moment de Tintin et les Picaros, Hergé fera de même, en renvoyant dos à dos les révolutionnaires du général Alcazar et la dictature du général Tapioca.

Collection 7SANS14

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