La mort rode dans Tintin au Tibet et dans Tintin et les Picaros. Une catastrophe aérienne, une chute dans le vide, une avalanche de neige, un guet-apens dans la jungle, une condamnation à mort… Si Hergé ne ménage pas ses lecteurs, en les obligeant à se confronter à la précarité de l’existence, ne nous laissons pas distraire et continuons de nous servir de ces deux albums, si peu semblables en termes de dessins et d’histoire, pour comparer l’existence de Tintin en tant que représentation objective de la « volonté » de son créateur, et la volonté de vivre, celle qui théoriquement nous anime.

Autopsie de Tintin au Tibet
Tintin au Tibet serait l’album du courage personnifié et de l’amitié qui peut déplacer des montagnes. Soit. Mais selon le Docteur Guido, l’album mythique d’Hergé a plus d’une corde à son arc.
Une autopsie littéraire n’ayant pas vocation à mettre en exergue les évidences d’une œuvre, préparez-vous à être surpris.
Le second tome de la collection Autopsie d’une œuvre propose une méthode de lecture inédite de Tintin au Tibet.
La peur du vide de Tintin
Dans l’album Tintin au Tibet, au moment où le capitaine Haddock dévisse et se retrouve en suspension dans le vide et qu’il comprend que Tintin ne pourra pas le hisser jusqu’à lui ; qu’il lui sera impossible de « reprendre pied sur cette espèce de rocaille », il fait le choix de se sacrifier en coupant la corde qui lui a précédemment sauvé la vie. Ce sacrifice répond à une volonté qui est le fruit d’un raisonnement objectif que Haddock exprime en ces termes : « Mieux vaut une seule victime que deux, non ? », alors que la raisonnement de Tintin est irrationnel : « Jamais ! Nous nous sauverons ensemble ou nous périrons ensemble ! » :
- Irrationnel, car si l’objectif de Tintin est de tenter de sauver Tchang, il doit rester en vie
- Irrationnel, car pourquoi avoir « obligé » Haddock à continuer l’aventure, tout en étant conscient du danger ?
- Irrationnel, car si Tintin est prêt à mourir avec Haddock, c’est qu’il admet que sa présence au Tibet n’est pas déterminante pour sauver Tchang
Finalement, après avoir choisi de risquer sa vie et celle de Haddock pour tenter de sauver celle de Tchang, Tintin est prêt à sacrifier trois vies : la sienne, celle de Haddock et celle de Tchang (si l’on se fie à son raisonnement qui fait de son intervention la condition la plus certaine de retrouver Tchang vivant). Cette forme de suicide collectif répond-elle à une volonté de mourir ? à la rigueur, on pourrait supposer que Tintin obéit à une volonté de ne pas considérer possible de continuer de vivre sans Haddock (comme Jean Dubois le démontre dans La véritable révolution des Picaros).
On pourrait également suggérer que Tintin ne souhaite pas assumer le sacrifice de Haddock, car il se sait responsable de la présence du capitaine au Tibet, et donc de sa mort éventuelle. Toutes ces hypothèses nous mettent sur la voie du « pourquoi » de ce périple au Tibet, un pourquoi préalablement exposé par Tintin : « Tchang n’est pas mort » et « ce qu’il faut, c’est sauver Tchang ».
Désir de vivre ou fuite en avant de Tintin ?
Or, si Tintin ne désire pas continuer de vivre, s’il est prêt à mourir avec Haddock suspendu dans le vide, que devient Tchang ? Comment se fait-il que Tintin ait pu insister – jusqu’à le faire boire – pour que Haddock l’accompagne, et subitement faire de sa disparition la cause de son renoncement ?
L’explication, qui pourrait donner un sens à toutes ces contradictions, nous paraît plutôt simple à formuler : la volonté de Tintin ne fut jamais de risquer sa vie pour sauver celle de son ami Tchang. Le souhait non exprimé de la créature de Hergé, son désir inexprimable, était de « sauver sa propre vie », en tout cas lui donner un sens, en se rapprochant de ses origines. L’amitié n’a jamais été le thème central de Tintin au Tibet (sauf si l’on se questionne sur celle un peu bancale de Tintin à l’égard de Haddock), c’est ailleurs qu’il faut chercher le sens à donner à cette histoire, peut-être en direction de cette quête de sens, qui peut gâcher la vie, même si elle permet de s’occuper en pensant se distraire ; une quête qui en passe par un périple sur les traces de son enfance, ou de tout ce qui pourrait avoir survécu au temps qui passe, à ces émotions que nous sommes capables de faire revivre à l’occasion d’une lecture d’une bande dessinée ou du grignotage d’une madeleine.
Comprendre Schopenhauer grâce à Tintin
Pour accéder plus aisément au véritable sens de la pensée d’Arthur Schopenhauer, il suffit de trouver le biais cognitif volontaire qui peut faire du contenu d’un concept philosophique abstrait le terrain de jeu de ses neurones. Ces dernières, qui seront plus à l’aise face à la mise en scène d’une pensée, qu’en face d’une avalanche de déductions et de considérations pas toujours rédigées avec simplicité, pourront alors servir de tremplin vers une évidence enfin accessible. Car si la prose philosophique est nécessaire au dévoilement d’un concept, elle n’est pas toujours propice à servir la pensée sans la voiler d’une aura ténébreuse et intimidante.
A ce stade de notre démonstration, l’album Tintin au Tibet ne nous permet plus de proposer un argument définitif en faveur d’une hypothèse peu contestable. Mais grâce à Hergé et son album Tintin et les Picaros, il devient alors possible de mieux comprendre en quoi l’attitude de Tintin au Tibet est plus ambiguë que simplement digne de celle d’un ami qui veut sauver un ami ou d’un ami qui refuse le sacrifice d’un ami. Grâce à Hergé et son album Tintin et les Picaros, il devient également possible de se rapprocher du concept de « volonté » de Schopenhauer, mais on préfère vous prévenir : certains concepts philosophiques sont plus perturbants à comprendre qu’une condamnation à mort au San Theodoros (cliquez sur ce lien pour en lire la suite).
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